Aphrodisiaque, la ROQUETTE ?!

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Eh oui, la roquette qui se cache dans votre mélange mesclun ferait partie, aujourd'hui encore, de la longue liste des "aliments du désir amoureux". Cela paraîtra incroyable à certains, simple légende pour d'autres et certitude pour quelques-uns. 

La réputation aphrodisiaque de la roquette est fort ancienne et remonte à au moins 2.000 ans, puisque l'immortel auteur de L'Art d'aimer, le grand poète classique latin Ovide lui-même, en atteste  dans cette oeuvre en la qualifiant d' "herbe lubrique" (herba salax) et recommandait à ses concitoyens de la préférer aux philtres et potions aphrodisiaques des rebouteux pour attiser leur flamme amoureuse : "Ce que tu pourras prendre, c'est de l'oignon blanc que nous envoie la ville grecque d'Alcathoüs, c'est l'herbe lubrique qui croît dans nos jardins". (Ovide, L'Art d'aimer, Livre II)

Ovide - Les remèdes à l'amour

 

D'une autre oeuvre du même Ovide, Les Remèdes à l'amour, je vous cite ce passage où il est à nouveau question de la roquette, mais où l'auteur prend le contrepied de sa recommandation précédente : "Maintenant, pour remplir envers vous toutes les obligations d'un bon médecin, je vais vous indiquer les mets que vous devez prendre, et ceux dont vous devez vous abstenir. Toute plante bulbeuse, qu'elle vienne de la Daunie, ou des rivages d'Afrique, ou de Mégare, est également nuisible. Abstenez-vous sagement de la roquette stimulante, et de tout ce qui nous porte aux plaisirs de l'amour. Vous emploierez avec avantage la rue qui donne aux yeux de l'éclat et qui éteint en nous le feu des désirs. Vous me demandez ce que je vous prescris à l'égard du vin ? Je vais vous satisfaire plus promptement que vous ne l'espérez. Le vin dispose à l'amour, à moins qu'on ne le boive sans modération, car alors il anéantit les facultés de l'esprit." (Ovide, Les Remèdes à l'amour, 725)

Cette réputation aphrodisiaque de la roquette est à l'évidence fort antérieure à Ovide, puisque que l'on sait qu'après les Égyptiens et avant les Romains, les Etrusques et les Grecs en consommaient. Comme ils allaient déposer des petits bouquets de roquette au pied des statues du dieu Priape, il n'y a pas lieu de penser que c'était pour rendre un culte à la guerre, à l'art  oratoire ou à l'architecture. Ce dieu rustique de la fertilité, protecteur des jardins et des vergers est bien connu par ses représentations de vieillard hideux affublé d'un énorme phallus en érection. J'en déduis donc que la roquette à l'époque, ce n'était pas vraiment pour le cholestérol !

Posée sur les reins, la roquette était connue pour "amouvoir le désir de luxure". Ses semences réduites en poudre, et mélangée à du vin et du miel constituaient un breuvage souverain pour accroître les capacités sexuelles. 

 

Priape - Statue du Vatican

Allons, souriez ! Cette statue de Priape, à première vue bucolique, se trouve au Vatican. Cela doit être dans un couloir fort sombre où Benoît XVI ne passe jamais.

Avec le Moyen-âge et les canons monothéistes d'une Eglise chrétienne triomphante et avide de pouvoir spirituel et temporel, la morale change. Les autorités religieuses prohibent la consommation de roquette dans les monastères, d'abord aux nonettes et aux moines, puis progressivement à tous les sujets de l'Eglise. Il est interdit de cultiver ou de récolter dans la nature cette plante diabolique qui prédispose aux péchés de la chair, à la fornication.

Pour calmer les femmes trop ardentes, ce sont au moins trois coeurs de laitues par jour qu'il fallait leur faire absorber, à l'exclusion du moindre brin de roquette. La laitue est connue depuis longtemps pour des propriétés soporifiques que la roquette n'a manifestement pas. (C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il est recommandé d'éviter la laitue dans l'alimentation des étudiants en période de blocus ! Ici, je suis tout à fait sérieux !)

Illustration ? Rappelez vous cette vieille chanson populaire française "La petite Nantaise " qui était malade du mal d'amour et que, pour la guérir, il fallait lui faire de la salade trois fois par jour !  

Au 12ème siècle, Sainte Hildegarde de Bingen, célèbre abbesse bénédictine du monastère de Sankt-Rupertsberg (Rhénanie-Palatinat), a écrit – outre des oeuvres mystiques que je vous avoue ne pas du tout connaître et encore moins avoir envie de lire – un ouvrage intitulé Le Jardin de santé. Il s'agit d'un traité sur les vertus des plantes sur notre organisme, fort savant pour l'époque, très consulté aujourd'hui encore comme référence en matière de phytothérapie. Evoquant la roquette, la brave Hildegarde  la décrit comme "excitante aux jeux de l'amour" et l'interdisait bien entendu à ses nonettes.

Sainte Hildegarde

Pionnière de la phytothérapie, guérisseuse bienveillante, l'abbesse Hildegarde de Bingen a illustré au 12ème siècle un vision si moderne de la santé de l'être humain que c’est seulement à notre époque, avec les moyens scientifiques les plus sophistiqués, les recherches les plus coûteuses et les plus ardues des grands savants, que nous commençons à peine à entrevoir rationnellement les véritables mécanismes de la Nature dans la résistance aux maladies.

 

A la fin du 15ème siècle, avec la Renaissance italienne et le retour en grâce de la mythologie gréco-romaine, l'Eglise marque un certain relachement dans la rigueur de sa morale. C'est le cardinal Platina (1421-1481) lui-même, grand érudit, historiographe des Gonzague, bibliothécaire du Vatican et personnage considérable de la Curie sous le pontificat de Sixte IV qui recommande d'adjoindre la roquette aux salades "pour que la ferveur se mêle à la froideur".

Mais c'est au 16ème Siècle, alors que le mouvement de Réforme ébranle la papauté et qu'une partie de la population au moins s'insurge contre les tabous et les dérives des autorités ecclésiastiques, que la roquette est à nouveau tolérée dans l'alimentation . C'est d'ailleurs vers 1535 que le mot "roquette" proprement dit fait son apparition dans la langue française, probablement issu de l'italien ancien "ruchetta" ou du niçois "riquette", régions où elle pousse spontanément et en abondance, et ou la menace d'un péché capital n'avait évidemment jamais totalement éradiqué sa consommation.

Alors, aphrodisiaque ou pas la roquette ?

Comparée à la laitue, qui contient de la lactucine, une substance aux pouvoirs apaisants, lénifiants, sédatifs voire hypnotiques, la roquette pourrait paraître aphrodisiaque par défaut. Il est certain qu'elle est bourrée de propriétés revigorantes et stimulantes qui donne de l'entrain aux personnes qui en mangent. Mais pour la science moderne, elle n'est pas aphrodisiaque à proprement parler, sauf si vous la consommez inconsidérément avec de petits pignons pilés, qui eux le sont réellement.

Un rien coquin mais fort humoristiquement vôtre,

José

 

Roquette (Eruca sativa) (nature.diary.co.uk)

Cette photo montre la fleur de la roquette cultivée (Eruca sativa), caractérisée par sa couleur blanche veinée de violet.

Le goût de cette espèce horticole est moins âpre et moins puissant que celui de la roquette spontanée des pays méditerranéens (Diplotaxis erucoides), caractérisée, elle, par des fleurs jaunes.

Dans la partie pseudo-historique de ce billet sur la roquette, je ne fais référence qu'aux variétés sauvages de roquette (Diplotaxe à feuilles ténues, Herbe puante, Roquette jaune …)

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